Interview

Interview avec Serhii Sukhomlyn Directeur de l’Agence d’État pour la restauration et le développement des infrastructures de l’Ukraine

 

 

Selon le rapport RDNA5, les dommages de guerre sont estimés à 588 milliards de dollars. Comment l’Agence définit-elle les priorités opérationnelles pour 2026 et quels secteurs sont les plus prometteurs pour l’intégration des technologies et de l’expertise françaises ?

Nous parlons de dommages colossaux, et ce montant continue de croître. Il faut toutefois comprendre que le budget de l’Ukraine ne permet pas d’envisager une reconstruction totale immédiate ; celle-ci ne sera possible qu’après la fin de la guerre et l’établissement de garanties de sécurité solides. C'est précisément la fiabilité de ces garanties qui influencera directement le volume des investissements futurs.

Pour cette année, des plans de résilience régionale ont été approuvés au niveau de l’État, comprenant quatre composantes majeures :

  1. Protection physique des infrastructures critiques : transformateurs, éléments des grandes centrales thermiques et stations de pompage (voies navigables) afin d’assurer les services de base à la population.

  2. Disponibilité de générateurs pour les infrastructures critiques. Les besoins sont immenses, et les entreprises internationales peuvent participer activement à leur satisfaction.

  3. Décentralisation de la production d’électricité, principalement pour couvrir les besoins vitaux des communautés locales.

  4. Chauffage décentralisé. Les grandes centrales thermiques étant des cibles prioritaires pour les missiles et drones russes, il est nécessaire d'installer des chaufferies autonomes ou modulaires. Ces projets sont financés par des donateurs et un fonds spécial auprès du ministère de l’Énergie de l’Ukraine, auquel vous pouvez soumettre vos propositions.

La deuxième grande priorité est l’infrastructure routière et les ponts. C’est ce qui garantit aujourd'hui la résilience de la logistique militaire, civile et d'exportation. Plusieurs projets concrets sont en cours, comme la construction de la route reliant Odessa au pont sur le Danube dans la région de Reni. Un autre axe concerne la logistique frontalière et les points de passage, où la modernisation des infrastructures est indispensable.

Un projet spécifique dans ce secteur est le déploiement des systèmes de pesage dynamique WIM (Weigh-in-Motion). Ces systèmes permettent un contrôle automatique de la charge des véhicules sans arrêt du trafic. Le lancement de la procédure d'appel d'offres pour l'installation de ces systèmes est prévu cette année en deux étapes.

Enfin, la troisième priorité est l’approvisionnement en eau et la construction d'aqueducs dans les communes ukrainiennes. Ce sont précisément des projets qui reposent sur les équipements et solutions d'entreprises européennes. Par exemple, nous lancerons dans un mois de grandes stations d'épuration à Mykolaïv avec des équipements de sociétés suisses, britanniques et françaises. Les entreprises françaises possèdent des positions fortes tant dans l’énergie que dans l’eau et peuvent y trouver de réelles opportunités.

 

Dans quelle mesure les normes techniques appliquées par l’Agence dans ses cahiers des charges correspondent-elles aux standards européens ? Quels conseils donneriez-vous à une entreprise française pour l’adaptation technique de son offre ?

Aujourd’hui, la législation ukrainienne adopte de nombreuses décisions visant à simplifier et à adapter les processus aux réalités européennes. Depuis le 1er janvier 2026, l’Ukraine est passée au règlement européen 305 (produits de construction) et a adopté les normes EN, soit les normes uniques pour les biens et services en vigueur dans l'UE.

Ce qui freinait réellement les entreprises européennes et françaises par le passé, c'était la méthode d'établissement des devis dans les appels d'offres de construction. Auparavant, elle reposait sur des normes post-soviétiques qui ne prévoyaient pas de profit réel (1–2 %) et ne permettaient pas de fixer des salaires conformes au marché. Cela décourageait le business européen. En novembre 2025, le Cabinet des ministres a approuvé de nouvelles normes, fruit du travail de l’Agence de restauration et du ministère du Développement. Désormais, il est possible de prévoir une rentabilité allant jusqu'à 15 % et un niveau de salaire réel. Ces changements permettent aux entreprises de travailler de manière transparente.

Autre point important : une Organisation de centralisation des achats a été formée au sein de l’Agence. De plus en plus d'appels d'offres passent par elle, conformément à la législation internationale. Dans environ un mois, nous pourrons lancer des accords-cadres ouverts. C’est une pratique européenne qui permet de qualifier les entreprises non pas sur le prix le plus bas, mais sur leur capacité, leur expérience et la qualité de leurs solutions.

 

D’après votre expérience, quelles sont les erreurs types commises par les prestataires étrangers lors de leur première participation aux appels d’offres ukrainiens ?

Chaque appel d'offres est une procédure distincte. Si le système ProZorro a prouvé son efficacité, il reste complexe pour les entreprises européennes en raison de spécificités bureaucratiques locales. C'est pourquoi l'Agence de restauration propose d'autres mécanismes, souvent liés aux institutions financières internationales, qui permettent aux entreprises européennes de participer dans des conditions plus familières et ergonomiques.

 

La transparence est une condition sine qua non pour les entreprises françaises. Quelles garanties concrètes l’Agence offre-t-elle en matière de lutte contre la corruption ?

La réponse est simple : l’Agence collabore depuis plusieurs années avec l’Initiative anti-corruption de l’Union européenne (EUACI). Au cours des 18 derniers mois, aucun scandale de corruption n’a été lié à l’Agence.

Sur tous nos chantiers, l’Agence surveille les coûts et publie tout ouvertement. Aucun grief n'a été formulé, ni par les ONG, ni par les partenaires internationaux. Nous utilisons des logiciels qui surveillent les appels d’offres selon 24 indicateurs de risque. Si le système détecte un risque potentiel, l’appel d’offres n’est pas publié tant que les anomalies ne sont pas corrigées.

 

 

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