Interview • La Chambre
Interview avec Francis Malige, Directeur Général en charge des Insitutions Financières de la BERD

1.La BERD est aujourd'hui le premier investisseur institutionnel en Ukraine depuis le début de la guerre. Quels projets la BERD a-t-elle financés en 2025 ?
En 2025, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a accordé à l’Ukraine un volume record de 2,9 milliards d’euros de financement, avec un objectif prioritaire : aider le pays à maintenir son activité économique et la continuité de ses services essentiels en pleine guerre.
L’essentiel de cet appui a été dirigé vers la sécurité énergétique, dans un contexte de frappes répétées de la Russie contre les infrastructures électriques et gazières ukrainiennes. La BERD a notamment apporté un soutien majeur à Naftogaz, afin de sécuriser l’approvisionnement en gaz et de garantir le chauffage pendant l’hiver. Elle a également financé, via Ukrnafta, des capacités de production électrique décentralisée, pour renforcer la résilience du système énergétique à l’échelle régionale.
La Banque est aussi intervenue pour financer des travaux critiques de sûreté sur le site nucléaire de Tchernobyl, après les dommages causés par une attaque de drone, ce qui illustre son rôle face à des risques environnementaux et de sécurité particulièrement urgents.
Au-delà des entreprises publiques du secteur de l’énergie, la BERD a aussi placé au cœur de son action la survie du secteur privé et la préservation de l’emploi. Grâce à des accords de partage de risque conclus avec des banques ukrainiennes, elle a permis de mobiliser jusqu’à 1,6 milliard d’euros de nouveaux financements en faveur des petites et moyennes entreprises, y compris des sociétés fragilisées par la guerre et des entreprises créées ou dirigées par des anciens combattants. En parallèle, elle a renforcé son programme de financement du commerce, afin de préserver les flux d’importation et d’exportation malgré les perturbations liées au conflit.
Des investissements ciblés ont également été réalisés dans la logistique, la production alimentaire et la distribution — des secteurs essentiels au fonctionnement du pays au quotidien — notamment à travers des financements en faveur de Nova Post, du groupe agroalimentaire MHP et de projets d’extension dans le commerce de détail intégrant une forte dimension d’efficacité énergétique.
Enfin, la BERD a continué à investir dans l’avenir de long terme de l’Ukraine, en accompagnant un nouveau projet éolien dans l’ouest du pays, dans le cadre de la transition verte.
Au total, 2025 a constitué l’année du plus fort engagement annuel de la BERD en Ukraine, combinant réponse d’urgence sur l’énergie, soutien à la résilience des entreprises et premières bases de la reprise post-conflit.
2. En 2026, quels types de projets du secteur privé allez-vous financer en priorité ?
En 2026, la BERD concentrera en priorité son action sur les projets privés qui contribuent directement au renforcement de la sécurité énergétique de l’Ukraine, en particulier dans les énergies renouvelables, le stockage par batteries et la production décentralisée. Plus de 1 GW de projets privés sont déjà en préparation dans ces domaines.
La Banque continuera également de soutenir les PME, l’agro-industrie et les entreprises exportatrices, principalement à travers ses programmes de partage de risque déployés avec les banques ukrainiennes. L’enjeu est à la fois économique et social : préserver l’emploi, sécuriser l’approvisionnement alimentaire et maintenir les échanges commerciaux.
Parallèlement, la BERD accompagnera des investissements privés dans l’industrie manufacturière, la logistique et, de façon sélective, dans certaines activités technologiques, dès lors qu’ils contribuent à développer dès maintenant les capacités nécessaires à la reconstruction et à la reprise économique de long terme.
3. Une entreprise française peut-elle être financée directement par la BERD en Ukraine ? À partir de quel type de projet ou de montant cela devient-il possible, et quand vaut-il mieux passer par une banque partenaire locale ?
Oui. Une entreprise étrangère, y compris française, peut obtenir un financement direct de la BERD pour un investissement en Ukraine, à condition que le projet soit bien situé dans le pays et qu’il réponde aux exigences de la Banque en matière de viabilité commerciale, de gouvernance et de standards environnementaux et sociaux.
En pratique, ce type de financement devient réellement pertinent à partir d’un ticket d’investissement de l’ordre de 5 à 10 millions d’euros, même si la plupart des opérations corporate financées directement par la BERD se situent plutôt dans une fourchette de 10 à 25 millions d’euros, voire davantage. Cela tient au niveau de structuration et de due diligence qu’implique une opération directe avec la Banque.
Le financement direct est particulièrement adapté aux projets à forte intensité capitalistique, par exemple dans les énergies renouvelables, le stockage d’énergie, l’industrie, la logistique, la transformation agroalimentaire ou encore de grandes plateformes de services.
À l’inverse, pour des investissements plus modestes — généralement en dessous de 5 millions d’euros — le recours à un prêt direct de la BERD est en règle générale moins approprié. Dans ce cas, il est souvent plus pertinent de passer par une institution financière partenaire en Ukraine. La BERD travaille aujourd’hui avec 13 partenaires financiers dans le pays, qui s’appuient sur des programmes de partage de risque à la fois très utilisés et en forte progression.
L’exemple de l’opération Datagroup-Volia-lifecell en 2024 dans le secteur des télécoms, financée par la BERD et l’IFC, et soutenue par l’Union européenne et le gouvernement français, montre d’ailleurs qu’un groupe français peut tout à fait s’inscrire dans ce cadre : portée par NJJ/Iliad, leader européen/français dans le secteur des télécoms, elle a constitué le plus grand investissement direct étranger réalisé en Ukraine depuis le début de la guerre.
4. Une entreprise française a un projet en Ukraine et souhaite travailler avec la BERD. Par où doit-elle commencer ? À quel stade du projet faut-il vous contacter ?
Une entreprise française qui souhaite travailler avec la BERD sur un projet en Ukraine doit commencer par se rapprocher de l’équipe pays de la BERD en Ukraine ou de l’équipe sectorielle concernée.
Le bon moment pour engager la discussion est suffisamment en amont, dès lors que les grands paramètres du projet sont définis : son concept, sa localisation, sa structure actionnariale et un ordre de grandeur de l’investissement envisagé. Une prise de contact précoce permet à la BERD d’indiquer si le projet relève plutôt d’un financement direct ou d’un financement via une banque locale partenaire, et d’aider à structurer l’opération en conséquence.
À ce stade, il n’est pas indispensable de disposer d’un business plan complet. En revanche, l’entreprise doit pouvoir partager une note de projet succincte présentant le périmètre de l’investissement, le niveau estimatif de capex, le calendrier envisagé et les principaux éléments de gouvernance.
Pour les projets plus importants, en particulier les projets capitalistiques à partir d’environ 10 millions d’euros, cette prise de contact en amont permet également à la BERD de mobiliser des outils de réduction du risque tels que des garanties de l’Union européenne ou des cofinancements.
À l’inverse, lorsque la BERD est sollicitée une fois que les termes du financement sont déjà arrêtés, sa capacité à enrichir la structuration de l’opération devient beaucoup plus limitée.
En pratique, il est donc préférable d’approcher la BERD avant le closing financier, tant qu’il reste une marge de manœuvre pour améliorer la bancabilité du projet et en renforcer l’impact.
5. Si vous deviez donner trois conseils concrets à un dirigeant français qui souhaite développer un projet en Ukraine avec la BERD, quels seraient-ils ?
Le premier serait d’engager le dialogue le plus en amont possible, tout en gardant de la souplesse sur la structuration. Une entreprise a intérêt à se rapprocher de la BERD dès lors que le concept du projet, sa localisation et son ordre de grandeur financier sont suffisamment clairs — mais avant que le schéma de financement ne soit figé. C’est à ce stade que la Banque peut le plus utilement contribuer à bâtir une structure finançable, orienter vers les bons instruments de réduction du risque — garanties de l’Union européenne, cofinancement, solutions bancaires locales — et éviter des reconfigurations ultérieures plus complexes.
Le deuxième serait de penser le projet, dès le premier jour, dans une logique “Ukraine-ready”. Autrement dit, il faut concevoir l’investissement à partir des réalités concrètes du pays en temps de guerre : résilience de l’approvisionnement énergétique, solidité de la chaîne logistique, qualité de la gouvernance et conformité avec les standards environnementaux et sociaux de la BERD. Les projets qui renforcent de manière tangible la sécurité énergétique, les exportations ou l’emploi sont naturellement plus faciles à accompagner.
Le troisième serait d’aligner très tôt le mode de financement avec la taille du projet. Pour les opérations importantes et capitalistiques — de l’ordre de 10 millions d’euros et plus — un dialogue direct avec la BERD est la voie la plus appropriée. Pour des projets plus modestes, plus progressifs ou plus opérationnels, il est souvent plus efficace de commencer avec une banque partenaire ukrainienne soutenue par la BERD, puis d’évoluer ensuite vers un financement direct à mesure que le projet change d’échelle.
Au fond, les projets les plus crédibles sont ceux qui arrivent suffisamment tôt, se structurent avec rigueur et choisissent dès le départ le bon instrument de financement au regard de leur taille et de leur profil de risque.