Interview  •  La Chambre

L’eau, prochain grand marché de la reconstruction de l’Ukraine : pourquoi le capital privé sera crucial, l'avis d'expert de Yevhen Kalinin, PDG de Veolia Ukraine

La reconstruction de l’Ukraine ne se résume plus depuis longtemps à la réparation des bâtiments et des infrastructures détruits. L’un des principaux défis consiste à moderniser des systèmes qui ont fonctionné pendant des décennies sans investissements suffisants. L’approvisionnement en eau et l’assainissement figurent parmi les secteurs les plus emblématiques à cet égard.

Selon l’évaluation RDNA5, les besoins totaux de l’Ukraine en matière de relèvement et de reconstruction s’élèveront à près de 588 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. Une part importante de cette somme devra être consacrée aux infrastructures municipales et critiques.

La modernisation des services des eaux est particulièrement complexe. Il ne s’agit pas seulement de remplacer des canalisations ou des équipements de pompage. Un système moderne d’approvisionnement en eau englobe le traitement de l’eau, la collecte et l’épuration des eaux usées, l’assainissement, l’efficacité énergétique, l’automatisation, le contrôle de la qualité et la gestion numérique.

Les collectivités ukrainiennes devront donc rechercher non seulement des subventions, mais aussi des capitaux privés à long terme, des partenaires technologiques et des modèles de partenariat public-privé (PPP).

Le nouveau rôle des collectivités

En 2026, le secteur a connu un changement réglementaire majeur. La loi n° 4777-IX a transféré, pour la durée de la loi martiale et les douze mois suivant sa fin, aux autorités locales la compétence de fixer les tarifs de l’approvisionnement centralisé en eau et de l’assainissement. L’octroi des licences ainsi que le contrôle du respect de leurs conditions ont, eux aussi, été transférés au niveau des administrations régionales et de l’administration de la ville de Kyiv.

Les collectivités se voient ainsi confier une responsabilité beaucoup plus grande dans la gestion économique de leurs infrastructures hydrauliques.

Les premières conséquences de ce changement sont devenues visibles dès l’été 2026. Certaines collectivités ont pris la décision de réviser des tarifs qui, pendant des années, étaient restés à un niveau ne reflétant plus le coût réel des services. L’ampleur de ces ajustements apparaît clairement à travers plusieurs exemples.

À Loutsk, le tarif combiné de l’approvisionnement en eau et de l’assainissement pour les particuliers est passé de 28,46 à 67,42 UAH par mètre cube, soit une hausse de 137 %. À Vinnytsia, il est passé de 25,62 à 81,01 UAH, soit une augmentation de 216 %, le nouveau tarif représentant plus de trois fois le précédent. À Dnipro, il a atteint 81,92 UAH par mètre cube ; le tarif précédent n’avait pas été révisé depuis environ quatre ans et demi. À Jytomyr, il est passé de 37,54 à 82,23 UAH par mètre cube, soit une hausse de 119 %.

Il s’agit d’augmentations considérables qui, pour les ménages, sont indéniablement sensibles. Du point de vue du développement des infrastructures, il est toutefois important de comprendre qu’un tarif économiquement justifié ne se traduit pas uniquement par une facture plus élevée. Il peut aussi constituer la base d’un nouveau modèle financier pour l’entreprise des eaux.

Si celle-ci est en mesure de couvrir ses coûts d’exploitation, de financer un programme d’investissement et de présenter des flux de trésorerie prévisibles, elle devient beaucoup plus lisible pour un investisseur potentiel.

Les collectivités qui ont le courage de passer d’un tarif politiquement commode, mais économiquement irréaliste, à un tarif fondé sur les coûts créent donc les conditions nécessaires à la modernisation de leurs services des eaux. Pour une institution financière internationale ou un investisseur privé, cela permet d’évaluer non seulement les besoins en capitaux de l’entreprise, mais aussi sa capacité potentielle à générer les ressources nécessaires au remboursement des investissements.

Une simple hausse tarifaire ne suffit toutefois pas à attirer les investisseurs. Il faut également un modèle financier transparent, une gestion efficace de l’entreprise, un programme d’investissement clair et une politique tarifaire prévisible à long terme. Sans tarif économiquement fondé, l’accès aux capitaux privés restera néanmoins, dans la plupart des cas, beaucoup plus difficile.

Le changement exige non seulement une volonté politique, mais aussi des chefs de projet

Pour l’investisseur, cette évolution représente à la fois une opportunité et un risque. Une opportunité, parce que les décisions concernant le développement de l’entreprise sont désormais prises au plus près de la collectivité concernée. Un risque, parce que l’attractivité des investissements dans le secteur des eaux dépendra largement de la capacité des autorités locales à garantir une politique tarifaire prévisible, la discipline financière de l’entreprise et des règles du jeu stables à long terme.

Le paradoxe de la reconstruction ukrainienne tient également au fait qu’il est parfois possible de trouver les financements nécessaires à certains projets, alors qu’il est beaucoup plus difficile de préparer ces projets de manière à les rendre compréhensibles pour une banque internationale ou un investisseur privé.

De nombreuses petites entreprises municipales ne disposent pas de spécialistes capables d’élaborer une étude de faisabilité, de structurer un PPP, de négocier avec des institutions financières internationales ou de suivre des procédures d’achat complexes.

C’est pourquoi l’un des marchés les plus porteurs des prochaines années ne sera pas seulement celui de la construction, mais aussi celui de la préparation des projets d’infrastructure. Les collectivités auront besoin de sociétés spécialisées dans le développement de projets, de bureaux d’ingénierie, de conseillers financiers et juridiques, ainsi que d’opérateurs capables d’accompagner un projet depuis sa conception technique jusqu’à la mobilisation des financements et à la mise en service de l’ouvrage.

Pourquoi les subventions ne suffiront pas

L’aide internationale demeure cruciale pour la reconstruction de l’Ukraine. Les subventions ne pourront toutefois pas couvrir l’ensemble des besoins. De nombreux services des eaux devront investir au cours des prochaines années dans de nouvelles stations d’épuration, la rénovation des réseaux, des pompes à faible consommation énergétique, des systèmes de désinfection, le traitement des boues, la cogénération et la réparation des dommages de guerre.

Le modèle de l’avenir ne pourra donc pas se limiter à un schéma dans lequel « un donateur fournit les fonds et une collectivité construit ». Il devra reposer sur la combinaison de plusieurs sources de financement : fonds publics, institutions financières internationales, subventions, prêts et capitaux privés.

C’est précisément dans cet espace que les PPP peuvent trouver leur place.

Ce que cela signifie pour les entreprises françaises

Pour les entreprises françaises, le marché ukrainien peut être intéressant non seulement comme débouché pour la vente d’équipements, mais aussi comme occasion de participer à des projets de modernisation à long terme : stations de traitement de l’eau et d’épuration, gestion des ressources hydriques, efficacité énergétique, réutilisation de l’eau, gestion des déchets et numérisation des infrastructures municipales.

Cette perspective est d’autant plus pertinente que l’Ukraine et l’Europe ont déjà engagé un rapprochement en matière de normes techniques et que des financements internationaux sont disponibles pour les projets de reconstruction.

Les projets dans lesquels une entreprise étrangère ne se contente pas de fournir une technologie, mais participe également à son exploitation et à sa gestion à long terme, pourraient constituer un axe de développement à part entière.

Pour l’Ukraine, cela signifie un accès à des technologies et à des compétences. Pour l’investisseur, c’est la possibilité de s’implanter durablement sur le marché.

 

 

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