Interview

Interview avec Dmytro Nataloukha, Président du Fonds des biens de l'État d'Ukraine

« Vous, en tant qu'entreprises françaises, pouvez prendre une part active à cette victoire. Car tout ce que le Fonds perçoit de la privatisation va directement au soutien des Forces armées et à la défense de l'Ukraine »

Question 1. Quel est aujourd'hui le rôle stratégique du Fonds des biens de l'État d'Ukraine et quelles sont ses missions clés dans le contexte de la reprise économique ?

Le Fonds des biens de l'État a été fondé avec une mission claire : accompagner la transition de l'Ukraine d'une économie planifiée soviétique, reposant exclusivement sur la propriété d'État, vers une économie de marché ouverte et concurrentielle, fondée sur la propriété privée. Depuis les premiers jours de l'indépendance ukrainienne, le Fonds est le principal instrument de cette transformation. Un fait peu connu : le Fonds a été créé cinq jours avant que l'Ukraine ne déclare officiellement son indépendance. La privatisation est son outil central.

Après plus de 70 ans sans propriété privée, où tout appartenait à l'État, reconstruire une économie de marché implique de transférer au maximum les actifs publics vers le secteur privé et d'introduire des capitaux privés dans l'économie. C'est précisément ce que fait le Fonds. Il gère également la location de biens de l'État, réalise des évaluations et, plus récemment, s'occupe de la sous-location de parcelles agricoles appartenant à l'État.

Depuis le début de la guerre à grande échelle, une nouvelle mission s'est ajoutée : la gestion et la cession des actifs sous sanctions. Tout ce que l'Ukraine récupère par voie judiciaire auprès de la Russie, de personnes sanctionnées, de collaborateurs ou de propagandistes est géré par le Fonds jusqu'à sa mise en vente. C'est pourquoi le portefeuille du Fonds est aujourd'hui si vaste et si hétérogène (plus de 2 000 actifs : plus de 350 sociétés commerciales, 1 730 entreprises publiques et 175 institutions publiques).

 

Question 2. Quels sont les actifs les plus prometteurs pour les entreprises françaises, notamment dans les segments de la grande et petite privatisation, ainsi que parmi les actifs sous sanctions ?

Il me semble important de clarifier d'abord la distinction entre grande et petite privatisation.

La petite privatisation concerne tous les actifs dont le prix de départ est inférieur à 250 millions de hryvnias, soit environ 5 millions d'euros aujourd'hui. Il n'y a pas de conditions particulières : le prix de départ est fixé à la valeur comptable ou par tout autre moyen, sans intervention du Cabinet des ministres de l’Ukraine.

La grande privatisation concerne les actifs dont le prix de départ dépasse ce seuil. Le gouvernement approuve les conditions de cession pour chaque actif, remboursement des dettes envers les services publics, paiement des arriérés de salaires, investissements supplémentaires sur cinq ans, maintien de la production cible, ainsi que le prix minimum. Ces actifs sont généralement ce que l'on appelle des actifs stratégiques, plus complexes mais aussi plus structurants. La petite privatisation, elle, peut concerner aussi bien des sociétés que des véhicules, des locaux ou des appartements.

Parmi les actifs qui me semblent particulièrement intéressants pour les entreprises françaises, j'en citerais trois.

Ocean Plaza (Kyiv) : ce centre commercial et de divertissement, situé en plein cœur de la capitale, est un actif sous sanctions. L'État en détient 66,6 %, et l'actionnaire minoritaire est, selon nos informations, également prêt à céder sa part. Un acquéreur potentiel pourrait donc à terme viser 100 % de l'actif. Ocean Plaza est l'un des centres commerciaux les plus connus des Kyiviens, l'un des rares actifs rentables de notre portefeuille : il fonctionne, génère des bénéfices et attend activement un propriétaire privé. Je mentionne cet actif en pensant au public français notamment parce qu'une grande transaction privée a déjà eu lieu pendant la loi martiale : Xavier Niel a acquis Volia, Datagroup et l'opérateur mobile Lifecell. Ce serait un très beau signal qu'une entreprise française se positionne sur cet actif.

L'usine portuaire d'Odessa (OPZ) : construite à l'époque soviétique, cette entreprise est encore aujourd'hui l'un des plus grands producteurs d'ammoniac du continent. Avec le déclenchement du conflit en Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel transitait environ 30 % de l'approvisionnement mondial en ammoniac, un déficit de 20 à 30 % s'est formé sur le marché mondial. L'OPZ est redevenu stratégique pour tous les acteurs du secteur chimique, agricole ou des engrais. L'usine est implantée dans le port de Pivdenny, le port le plus profond d'Ukraine, capable d'accueillir des navires Panamax. À noter : un pipeline d'ammoniac reliant l'OPZ à Togliatti en Russie existe depuis l'ère soviétique. Certes, il n'est pas populaire d'en parler aujourd'hui comme d'un avantage, mais sur un horizon de 10 à 15 ans, il représente un atout logistique commercial considérable pour un futur acquéreur. Cet actif suscite déjà un très grand intérêt de la part d'entreprises américaines, britanniques, indiennes et des pays du Golfe.

L'usine d'alumine de Mykolaïv : actif sous sanctions, cette entreprise est l'une des plus modernes technologiquement de notre portefeuille : son ancien propriétaire, un oligarque russe, y a investi massivement. Elle constitue un maillon de la chaîne mondiale de production d'aluminium, un matériau stratégique. Des volumes importants de matières premières saisies sous sanctions s'y trouvent également : environ 65 000 tonnes de chlorure de potassium rose, 50 000 tonnes de briquettes de minerai de fer, 100 000 tonnes de boulettes de minerai de fer. La seule nuance : la logistique maritime vers le site est actuellement bloquée en raison des hostilités. Mais en perspective, c'est un actif extrêmement précieux qui intéresse les grandes entreprises mondiales.

Ce ne sont là que quelques exemples. Notre portefeuille est très diversifié, avec des actifs dont le prix de départ commence à quelques centaines de hryvnias et d'autres qui se chiffrent en milliards.

 

La liste des actifs

 

Question 3. Quelles sont les étapes pratiques pour une entreprise française intéressée par un actif, de la manifestation d'intérêt jusqu'à la finalisation de l'accord ?

La démarche est simple et balisée.

Une fois que l'investisseur a identifié l'actif qui l'intéresse, il convient d'attendre l'annonce par le Fonds d'une vente aux enchères électronique pour cet objet. L'investisseur signe ensuite un accord de confidentialité, un NDA, non pas avec le Fonds directement, mais avec l'opérateur de la plateforme électronique. Cela lui donne accès à l'ensemble du dossier dans une salle de données virtuelle (VDR).

Nous accompagnons très volontiers les équipes d'acheteurs potentiels directement sur site, surtout pour les grands actifs stratégiques. Si un investisseur souhaite envoyer des ingénieurs, des avocats ou des financiers, nous les accueillons et les accompagnons sur le terrain. À ce jour, nous avons ainsi accompagné une dizaine de délégations sur différents actifs.

Durant la phase de due diligence, l'opérateur de la plateforme sollicite le Fonds, qui fournit toutes les informations nécessaires, jusqu'aux entretiens avec le dirigeant de l'entreprise concernée. Si l'intérêt se confirme, le participant potentiel prend part à une vente aux enchères ouverte. Le gagnant est celui qui formule l'offre la plus élevée.

 

Question 4. Quels mécanismes garantissent la transparence des prix, la protection des investisseurs et la couverture des risques politico-militaires ?

Commençons par la question du prix de départ, qui fait souvent débat. Le prix de départ est fixé à la valeur comptable de l'actif, telle qu'elle ressort des états financiers. C'est une base objective, qui ne laisse aucune marge à la manipulation. Le prix de marché, lui, est formé exclusivement par les offres des participants lors des enchères ouvertes sur Prozorro.Sales, une plateforme publique où chacun peut suivre le déroulement des enchères en temps réel. Cette transparence exclut toute possibilité de sous-évaluation par les responsables du Fonds.

Pour les actifs sous sanctions, des enchères néerlandaises à la baisse sont prévues si l'actif ne trouve pas preneur. Pour les grands actifs de la grande privatisation, le Cabinet des ministres de l’Ukraine approuve le prix de départ et les conditions, ce qui réduit encore davantage les marges de manœuvre discrétionnaires.

Concernant la protection des investisseurs : les informations sur les participants ayant signé un NDA sont strictement confidentielles. La loi interdit expressément au Fonds et aux opérateurs de plateforme de divulguer ces données avant la clôture des enchères.

Sur la question des risques de guerre : nous sommes en dialogue actif avec plusieurs partenaires. Pour l'usine portuaire d'Odessa, des discussions sont en cours avec l'américain DFC pour une couverture d'assurance, pour l'instant réservée aux participants américains. Avec les partenaires européens, nous explorons la possibilité d'utiliser les ressources de la Facilité pour l'Ukraine, soit pour couvrir les risques de guerre, soit pour co-investir aux côtés d'un investisseur privé de l'UE, à hauteur de 5 à 20 % de la valeur de l'actif.

Enfin, plusieurs mesures pratiques ont été mises en place pour faciliter la participation des investisseurs étrangers : le paiement peut se faire dans la devise de leur choix, la conversion en hryvnias n'est pas requise ; l'enregistrement en Ukraine n'est plus obligatoire pour participer,  une entreprise de n'importe quelle juridiction peut s'inscrire directement, à l'exception bien sûr du pays agresseur ; et le prix déclaré gagnant à l'enchère est protégé et reconnu comme juste.

Question 5. Quelles sont les trois étapes concrètes que vous conseilleriez à un dirigeant français qui souhaite investir via le Fonds ?

Si vous avez déjà identifié un actif, attendez l'annonce de l'enchère, signez un NDA et lancez votre due diligence, en envoyant une équipe sur place ou en accédant à distance à la salle de données virtuelle. Vous pouvez également organiser une réunion en visioconférence avec le dirigeant de l'entreprise concernée. Cette étape ne vous engage à rien : même après la signature d'un NDA, vous n'avez aucune obligation de participer aux enchères. Vous repartez simplement avec une connaissance approfondie de l'actif, de ses risques et de ses perspectives.

Si vous n'avez pas encore d'actif en tête mais que cette interview vous a donné envie d'explorer les opportunités en Ukraine, visitez notre site ou contactez directement le Fonds. Nous vous répondrons et trouverons certainement quelque chose qui correspond à vos attentes.

Et mon conseil le plus important, le plus simple aussi : venez en Ukraine, ne serait-ce que pour une nuit. Pas nécessairement à Kyiv.  Lviv, Oujhorod ou Ternopil sont des villes où vous serez à l'aise et en sécurité. Voyez par vous-mêmes que la réalité est bien moins dramatique que ce que les médias donnent parfois à penser. Oui, il y a une guerre. Oui, il y a des bombardements. Mais le pays vit. Les gens travaillent, planifient leur avenir, fondent des familles et croient en la victoire.

Et vous, en tant qu'entreprise française, pouvez prendre une part active à cette victoire. Car tout ce que le Fonds perçoit de la privatisation va directement au soutien des Forces armées et à la défense de l'Ukraine.

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